• Exile to Hollywood est un beau projet, un assez impressionnant 'échantillon' de ce que firent nombre de compositeurs ayant fuit l'Europe. Quel projet… !
Isabelle Durin : Au départ, il n'y a pas eu de timidité face à des géants de la musique de film américaine. Je ne me suis pas bridée en me disant que cela serait difficile ou ardu. Il faut appréhender ce travail avec humilité devant les scores mais avec une certaine audace et assurance pour s'en emparer en quelque sorte, tout en étant dès le départ dans un profond respect du texte.
On a donc "attaqué" en douceur, calmement par une écoute et une lecture très attentive et scrupuleuse en ne laissant rien au hasard.
Les partitions orchestrales, quand il y en a, étant très chargées, la gageure était de ne rien perdre en route, de réduire sans édulcorer ! Cela se fait pas à pas mais avec un plan et un but bien définis : mettre en valeur la richesse des mélodies et du matériau sonore sous-jacent.
• On sent une continuité évidente avec vos précédents albums à Michaël et toi… au travers de la période, du style et d'une forme de dynamique propre aux européens dans leur façon d'écrire, d'orchestrer, de diriger, mais dans une dimension plus internationale et plus "américaine".
Isabelle Durin : Le choix des compositeurs n'était pas prédéfini à l'avance. Je désirais bien sûr intégrer les principaux fondateurs du son hollywoodien, Max Steiner, Miklos Rozsa, et Franz Waxman. Je les connaissais de nom, et notamment les titres Autant en Emporte le vent et Ben Hur : pour beaucoup, cela a été une découverte tout au long des écoutes. Bronislaw Kaper, Dimitri Tiomkin ou André Previn, par exemple, je ne les connaissais pas ou peu, seulement la carrière de chef d'orchestre et de pianiste ainsi que le Concerto pour violon dédié à Anne-Sophie Mutter de Previn.
J'ai eu un vrai coup de coeur pour leurs pièces, respectivement les frères Karamazov, Dial M for Murder et Valley of the Dolls et toutes celles choisies dans cette anthologie !
C'est justement à l'écoute de ce dernier titre que tout est venu, ainsi que Blue skies d'ailleurs. Je cherchais à l'époque des musiques de films jazzy pour un programme de concert.
• Comment s'est effectué la partie qu'on pourrait considérer comme la plus problématique… quel compositeur choisir, quelle œuvre, comment l'associer aux autres, et dans quel ordre ?
Car c'est une question toute simple, ce "dans quel ordre" ? mais elle régit un certain nombre de choses… qui déterminent la fluidité de l'album, sa structure, sa cohésion à l'écoute en continu !
Isabelle Durin : L'ordre chronologique s'est tout de suite imposé, non pas celui des pièces elle-mêmes mais celui des compositeurs, le premier étant Steiner, considéré comme le "père fondateur" de la musique de film et pour finir André Prévin, le "petit" dernier, qui clôture 30 années d'Âge d'or. Pour le choix de l'ordre, l'alternance lent-rapide est aussi très importante pour la fluidité et la cohérence interne.
• Les arrangements - et pour être plus précis, cette ré-orchestration pour deux instruments - comment vous les êtes-vous partagés ? En fonction de votre instrument ; en concertation l'un et l'autre, parce que au final tout sera imbriqué et se jouera ensemble ; en discutant, interprétant, commentant ?
Isabelle Durin : Le partage s'est fait naturellement, comme dans nos précédents albums, la mélodie s'articulant tour à tour au violon et au piano comme dans un duo de musique de chambre ; mon idée ici n'était pas de faire un morceau pour violon "accompagné" au piano .
J'ai donc commencé à faire un relevé à l'oreille depuis la BO originale, lorsque le score n'était pas accessible et s'il l'était, cela nous simplifiait la tâche pour repérer toutes les voix et ainsi les répartir toutes à nos deux instruments, dans un jeu de construction et de combinaison.
Lorsque j'ai achevé ma partie violon et l'assemblage, Michaël s'est attelé à sa partie piano dans un même souci d'écoute. Il m'a fait bien évidemment des suggestions sur la construction et il nous est arrivé d'intervertir certains éléments entre nous : c'est cette liberté dans un cadre strict de fidélité au score original que je trouve très intéressante et ludique.
Dans A Place in the Sun, je reprends les cadences de saxophone solo : cela sonne très bien au violon !! Quant à Dial M for Murder ou Brothers of Karamazov, Tiomkin et Kaper utilisent des solos de violon.
Quoi de mieux ?!
Korngold, Waxman écrivent également pour les violons de manière fournie, ce qui donne de la matière pour le transcripteur ! Ils ne se contentent pas de nappes, c'est tout le contraire en général !! Dans Ride to Dubno, j'ai repris la partie des violons 1 en utilisant aussi certains motifs de flûte, cors et autres instruments, pour donner du corps, c'est le cas de le dire !
• Du début de cette aventure à sa conclusion avec la sortie de l'album, de combien de temps parlons-nous ? Peux-tu un peu nous parler du label (NoMadMusic), comment était-ce de travailler avec eux et quel souvenir gardes-tu de cette expérience ?
Isabelle Durin : En tout deux ans entre le début de la sélection des titres et la sortie du disque. Plusieurs étapes ont été nécessaires, l'élaboration, le travail à deux des versions 1, 2, 3 puis le travail pur en tant qu'interprète de partitions exigentes ! Et aussi la rédaction du texte de présentation que j'ai écrit.
Ce qui a été le plus fastidieux, c'est la dure attente pour obtenir toutes (sauf une par manque de réponse, Cross of Iron) les demandes d'autorisations auprès des éditeurs. C'est un travail de relance fastidieux et frustrant car autant certains répondent trois jours après, autant d'autres nous ont fait patienter un an et demi !! Il faut donc s'armer de courage en se disant que c'est un peu comme jouer à la roulette russe. Le morceau fini et enregistré ne sera peut-être pas dans la tracklist à l'arrivée, comme ce qui était arrivé dans notre précédent album Un violon dans l'Histoire avec deux titres de John Williams dont l'éditeur n'a jamais répondu. Ici, notre dernière réponse est tombée deux jours avant l'envoi du master au pressage !!
J'avoue plus préférer la partie artistique qu'administratrive !! Ah ! Ah!
La directrice artistique du label NoMadMusic, Hannelore Guittet nous a laissé carte blanche, nous apportant son soutien tout au long des deux années.
• Quels sont tes objectif immédiats aujourd'hui, ceux liés à cette sortie ? Arriver à le sortir aux USA, intéresser un éditeur ou un label, donner quelques représentations ?
Isabelle Durin : Notre but serait de le faire découvrir au plus grand nombre, à tous les aficionados des BO originales, à ceux qui apprécient la musique de film et par ricochet la musique tout court !
Nous avons eu des retours très chaleureux de John Waxman, le fils de Franz Xaxman, mais aussi de Marco Ubaldi (Miklos Rozsa Society), Juliet Rozsa, ce qui nous conforte dans l'idée que cette anthologie est une manière de pérenniser la mémoire de tous ces hommes qui ont inscrit leur nom au Panthéon de la musique faite pour le cinéma et pour le plus grand bonheur des musiciens en 2026 !
Sylvain Ménard, juillet 2026
Crédit photos : Antoine Zecchini