LEAN ON PETE (La Route Sauvage)


11 janvier 2019

Il y a des films coup-de-poing, non pas parce qu’ils sont plus brillants, mais plus parce qu’ils assument leurs choix, réussissant à installer une ambiance et à montrer une réalité (et quelle réalité) pas si vendeuse. Or cette superbe adaptation d’un roman non moins remarquable, « La Route sauvage » de Willy Vlautin (titre original, « Lean On Pete », traduit et publié aux éditions Albin Michel), a le mérite de nous montrer cette Amérique des abandonnés, de l’infortune ou tout simplement de gens banals, mais sans ce pathos souvent désagréable et avec une vraie puissance, s’appuyant sur un jeu d’acteurs en tout point excellents.

On louera la finesse de jeu de Charlie Plummer qui est si jeune et plein d’enthousiasme, de Steve Buscemi, de Travis Fimmel en père paumé, ou encore de Chlöe Sévigny, tous parfaits. Et c’est bien là, qu’au service d’une histoire avec un grand « H », puisant aux sources non pas du simple mélodrame, mais de celui d’une tranche de vie - où le drame s’inscrit, mais où l’espoir naît des rencontres, même si certaines fois la violence n’est pas loin - que le film réussit à nous offrir cette vision d’une vie, d’un ailleurs, sans tomber dans la satire, ni le dodu-drame facile.
Car soyons honnête l’écueil aurait été de filmer à la façon d’un documentaire, le sujet ne s’y prêtait pas, aussi faut-il remercier Andrew Haigh pour avoir respectueusement donné vie à ces personnages. Tout est vrai, de l’étude des personnages, à ces environnements hétéroclites, où les grandes routes côtoient les maisons, où l’on emprunte un grand axe avant de tomber dans le désert… Tout est également vrai dans la fausse rudesse des gens (la séquence du resto-route), de la dureté de leur vie et de la réalité de ce qu’est cette Amérique profonde, tant il est vrai que nous sommes loin de l’image stéréotypée des séries ou de maints métrages.
Il y a une autre chose qui de façon assez surprenante peut nous frapper ; c’est la poésie de certains plans, soulignée justement par cette mise en scène directe, sans fioritures et cette musique à la limite du minimalisme.

On pourra beaucoup discourir sur l’état de l’Amérique, celle que va laisser Trump mais également des politiques d’avant l’an deux mille, ou de l’abandon d’un certain esprit - les scènes de clochards ou de soupe populaire par exemple, sont très révélatrices. Mais au delà de tout ça, de ce qui sinon ne serait qu’un vulgaire pamphlet, le réalisateur installe une ambiance et s’appuie avec respect sur la trame du livre et nous emporte avec lui, au grès de cette épopée finalement riche et si pleine d’espoir. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, donner de l’espoir en suivant ce jeune homme qui devient par la force des choses adulte avant l’heure, lui et ceux qu’il côtoient, les personnes du commun, ces personnes simples et pourtant si proches de nous !
Sommes-nous plus chez Jack Kerouac que chez Mark Twain, chacun se fera sa propre idée, mais au delà de la simple critique sociale, c’est une merveilleuse tranche de vie à laquelle nous convient l’auteur et le réalisateur, presque un road-movie, voyage initiatique et message d’espoir…


Merci à toute l’équipe de chez Albin Michel et au cinéma Le Balzac à Paris pour son accueil et sa disponibilité.

Sylvain Ménard, avril 2018