MIDNIGHT RETURN, retour sur le film Midnight Express

15 janvier 2019

Le documentaire Midnight Return offre une vision assez étrange de ce que représente la réalité de notre monde et sa transcription (plus ou moins littérale) au cinéma. Il n’a échappé à personne que nous parlons de Midnight Express, ce « pamphlet » qui n’a certainement pas épargné la Turquie, tant son tourisme en a souffert. Le sujet de cet homme arrêté par les turcs en possession de plusieurs kilos de drogue, condamné à plusieurs années de prison puis à la réclusion perpétuelle, donnait une image de martyr et d’innocence mais surtout le propulsait au rang de héros, alors que du moindre sous-fifre au juge en passant par les avocats, tout le monde était soit incapable, soit vicieux ou carrément psychopathe (les séquences d’humiliation, ou de sévices). L’intérêt vient donc des nombreuses interviews et de la nature des intervenants divers - juges, avocats, spécialistes, famille, prisonniers ou représentant de l’état Turc - le plus passionnant et humble (chose qu’il faut vraiment souligner) étant William Hayes lui même. Sa démarche en vue de pouvoir retourner en Turquie et comme il le dit ‘faire la paix avec le peuple turc’ est impressionnante.

Au delà des images et des témoignages il montre à la perfection ce que l’industrie du cinéma est capable de faire et d’imposer en terme de vision, de choix (avec cet excellent scénario de Oliver Stone), mais également ce que le tournage, le retour vers les lieux de sa longue incarcération on produit sur le personnage central William Hayes. La violence qui choqua tant les critiques et qui enthousiasma le public est ici aussi une épreuve parfois, car comme le rappelle le film au début et par la suite, la Turquie n’est pas le seul pays à condamner durement le trafic de drogue, et malgré la qualité intrinsèque du film, il frappe là ou cela fait mal, donnant une image particulièrement négative de la Turquie, des idéologies et us et coutumes musulmanes en passant par une critique des pays en voie ce développement (le terme de l’époque) qu’on juge barbare ! Comme le souligne l’historien du cinéma David Weddle, le côté dérangeant vient bien du fait que aucun turc ne paraît convenable, honnête ou simplement décent, et même au delà de la caricature l’avocat de Hayes devient un homme corpulent, hypocrite et à la limite du sordide.
L’intérêt vient aussi des échanges qui ont lieu avec les protagonistes, non pas du film, mais de ceux qui étaient en relation avec Hayes et qui à la parution du livre ont dit avoir été sensibles à sa véracité et son honnêteté… Hollywood aura chamboulé tout ça.

Et c’est à cette création d’un monde presque imaginaire - où la langue parlée, est un mélange de turc, de maltais et même d’arménien (las turcs eux mêmes ne comprenaient pas les dialogues) - à laquelle nous sommes conviés, avec en contrepoint les témoignages de personnalités turques vivant dans le monde entier et leur regret d’une approche par trop caricaturale. A cela s’ajouteront des conditions particulières, des années peu fastes pour la Turquie, une crise du tourisme et le fait que William Hayes est finalement considéré comme un héros ! Quelque part ; ce que reconnait Allan Parker, son réalisateur et l’équipe ; c’est que la dimension du film l’a emportée sur tout autre considération, ceci incluant la politique, l’économie et le respect de l’autre.

Mais le film portant sur la véritable personnalité de William Hayes nous apporte son lot de surprises et de vérités, bien loin de ce que montre le film ! Alors, magie du cinéma contre démagogie des producteurs, liberté d’interpréter les choses à sa façon contre respect de l’œuvre, ce documentaire passionnant et particulièrement approfondi est à voir et à revoir, pour non seulement les cinéphiles et les passionnés mais tout simplement pour ceux que l’histoire intéresse.

Il paraît souhaitable de relativiser les choses, surtout en ce monde porté vers l’ouverture aux autres et à la transmission de l’information ; mais ne perdons jamais de vue que lorsqu’on se moque d’une personne, d’un pays et qu’on le montre sous tel ou tel aspect (on peut penser à la série Taken avec Liam Neeson), il y a automatiquement des retombées. Sans jouer les parangons de vertu ni les donneurs de leçons, reconnaissons que Hollywood sait entretenir le suspense mais souvent au détriment d’une étique (ce que souligne parfaitement le film) et avec un point de vue supérieur et moralisateur.

Remarquable à bien des titres, ce film documentaire de Sally Sussman cerne avec efficacité les tenants et aboutissants de cette entreprise et surtout - car c’est bien là le plus important - la vie de celui qui inspira le film Midnight Express !

Sylvain Ménard, Août 2018