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INTERVIEW BO : ‘L’Écologie des sentiments’, une bande originale « très originale »… rencontre avec Agathe Lavarel, une jeune compositrice exubérante et inspirée !
15 août 2026 - 22:00
Jeune compositrice qui vient de s’attaquer au score de ‘L’Écologie des sentiments’ ; Agathe Lavarel est aussi attachante que passionnante, évoquant avec nous, dans cette belle interview, les détails et les péripéties de cette aventure que constitue sa ‘première BO pour un long métrage’ !
Une première question si tu le veux bien Agathe ; quel est ton parcours ?
Agathe Lavarel : J’ai étudié tout d’abord la flûte traversière classique à Strasbourg et joué dans des orchestres symphoniques. Puis je suis ensuite partie pour Paris pour étudier la flûte et le chant jazz. C’est pendant mon école de jazz que je me suis rendue compte que j’avais envie de sortir de l’interprétation de partitions et de l’improvisation et de composer. J’ai donc passé des concours pour étudier à Montréal deux ans à l’UQAM et l’Université de Montréal et me spécialiser en composition pour du films, du jeux vidéos, de la musique interactive et des expériences immersives.
J’ai habité deux ans là bas, et ce faisant, en même temps j’ai commencé à travailler en assistant des compositrices et compositeurs, et j’ai intégré une entreprise spécialisée dans la musique à l’image. Ce sont deux années où j’ai énormément appris et où je me suis professionnalisée très rapidement.
Je me suis ainsi retrouvée à faire de la direction d’orchestre, à faire de la copie, de l’arrangement, de la production avec d’autres compositeurs et compositrices pour des longs-métrages, documentaires, jeux vidéos et expériences immersives. Et en travaillant, j’ai pu payer mes études, et suis revenue en France pour finir mes études au CNSMD** de Lyon dans la classe des compositeurs à l’image. J’ai terminé mon cursus en 2024.
On ne peut pas dire que tu aies perdu du temps !
Agathe Lavarel : (Rires) Non... Après le CNSMD de Lyon, j’ai immédiatement travaillé, notamment avec Erwann Kermorvant et Clémentine Charuel qui m’ont contactée et m’ont proposée de les aider ! Et là on parle d’orchestration et de musiques additionnelles pour les séries Astrid et Raphaëlle (les saisons 5 et 6, ndlr) et Joseph, respectivement pour France 2 et TF1. Mes débuts en France en 2024 c’était alors d’assister le compositeur, faire de la copie et tout préparer pour l’enregistrement avec les orchestres, tout en composant également pour des pièces de théâtre notamment de la Compagnie L’Onde dirigée par Manon Ayçoberry, des courts-métrages (Les Homards - Maia Descamps par exemple) et jouer dans des groupes pop éléctro en tant que flûtiste et chanteuse.

Et tu viens de composer la bande originale de ‘L’Écologie des sentiments’... Je ne sais pas si je m’avance, mais il transparait de suite cet amour de la musique classique, des ‘codes’ qui la régissent ! On sent comme un besoin d’exprimer ce goût, cette opportunité qui t’es donnée d’écrire une partition inspirante !
Agathe Lavarel : En fait c’est un film loufoque, un peu décalé, où j’ai pu prendre des risques et faire ce que je voulais, parce qu’Alexandre Steiger, le réalisateur, a un vrai goût pour la musique et pour le classique, il est pianiste par ailleurs. Il en a joué sur le piano du Festival de Cabourg, c’est là que je me suis rendue compte qu’il en jouait très bien, mais que par pudeur peut-être, il ne m’en avait peu montré. Il a une oreille très fine, et une capacité à faire révéler le meilleur chez chaque interlocuteur. Et pour un premier long- métrage, c’est une vraie chance. J’avais l’été 2025 pour travailler sur ce film, c’est du luxe... C’est du luxe et en même temps, c’était juste, car je suis arrivée en fin de montage.
Tu es intervenue sur les derniers jours de montage, afin de te laisser le temps de t’impliquer et de te familiariser avec le sujet, l’équipe ?
Agathe Lavarel : Oui, j’ai commencé à aller en salle de montage fin mai, et durant tout le mois de juin, je leur ai proposé des rendez-vous pour que je puisse rentrer dans l’univers. Avant de composer quoique ce soit, mon objectif était de comprendre ce qu’Alexandre voulait ; et surtout ce qu’il ne voulait surtout pas ! De découvrir son univers, mais aussi les écueils qu’il pourrait y avoir, car c’est un film qui est particulier : il est loufoque, il obéit à ses propres codes. On peut alors très vite rentrer dans une approche qui ne fonctionnerait pas du tout. Il me fallait trouver un ‘vocabulaire’ qui puisse s’adapter, et convenir au sujet.
On a passé deux après-midi avec les deux monteurs et Alexandre à en discuter, sans que je compose aucune musique puis j’ai ensuite fait une première proposition fin juin. C’était le morceau «Le Premier acte de Lola »... et ça a été la seule version... et le premier titre du film. Pour moi c’était génial, parce ce que ça m’a à nouveau confirmée qu’il faut absolument passer du temps en salle montage avant de composer quoique ce soit.
On a l’impression de s’éloigner de la composition à l’image standard... tu es avec le réalisateur avant de composer, tu assistes à la finalisation du montage, tu as de véritables interactions !
Agathe Lavarel : Mon objectif premier était d’essayer de passer du temps en montage, parce que j’ai conscience que le troisième personnage qu’est la musique du film, se définit par la relation que je vais avoir avec le monteur et le réalisateur. C’est super important que je comprenne aussi leur lien et la place du monteur dans le film, parce que nous travaillons de manière « triangulaire », avec des effets de « ping-pong ». On doit tenter de créer une osmose entre nous. Il me faut cerner comment le monteur exprime sa créativité avec son réalisateur, ça permet également de jouer à trois, de prendre des risques, et d’arriver à parfois composer des choses qui ne fonctionnent pas, mais on pourra en rire, au lieu d’être paniqué à l’idée de ne pas trouver. Et cela nous permet de s’étonner ensemble des propositions.
Mais au final qu’est-ce qui est le plus important pour toi dans ce processus complexe qui te permettra d’écrire une partition ?
Agathe Lavarel : Avant même d’avoir posé la moindre note, il faut savoir pourquoi la musique est là. Quelle est sa place dans le récit ? Quelle fonction doit-elle remplir à chaque séquence ? Quel est le premier personnage, quelle est la narration, et pourquoi suis-je là, en tant que compositeur ? Ce travail en amont est essentiel. Il permet de gagner en qualité, en profondeur, mais aussi en maturité dans les échanges avec le réalisateur. On ne parle plus simplement de musique : on entre au cœur du sujet, de l’histoire et de ce qu’elle cherche à raconter. Travailler sur un film, c’est d’abord rencontrer un réalisateur ou une réalisatrice, découvrir son histoire, mais aussi comprendre son parcours. Certains travaillent depuis quatre ou cinq ans sur un projet. Au fil du temps, ils ont construit un univers qui leur est propre, avec ses codes, ses obsessions, ses fragilités. Il faut alors prendre le temps de l’explorer et de le découvrir avec enthousiasme.
C’est aussi toute la complexité du métier : entrer dans une histoire, mais aussi dans la tête de ceux qui la portent. S’approprier leur univers sans jamais le dénaturer. Comprendre ce qui se joue derrière les images, ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas.
Et c’est précisément ce genre de rencontre qui me fait grandir musicalement. Pour comprendre un réalisateur, il faut parfois prendre des risques, sortir de ses habitudes, chercher là où l’on n’aurait pas spontanément cherché. Il faut parfois remplir un vide, trouver ce qui manque à une scène pour qu’elle puisse pleinement exister.
C’est cette recherche qui me porte. Elle permet de construire une véritable relation avec le réalisateur, une relation de confiance et de dialogue. Et lorsque cette relation fonctionne, elle finit nécessairement par se ressentir dans la musique : elle devient plus juste, plus profonde, et surtout plus intimement liée au film.
Le baroque, avec cette « omniprésence du clinquant et du kitsch », du fastueux et du lumineux... ; et puis de la pop, avec une touche de jazz, les synthés et le modernisme ; c’était évident dès le début ?
Agathe Lavarel : Ce qui m’a immédiatement intéressé dans cette comédie romantique, c’est son côté déjanté, mais aussi la nature de cet amour marginal et timide qui unit Félix et Lola. Tout, chez eux, semble les opposer. D’un côté, Félix, fils à papa hyperprotégé, plutôt asocial, évolue dans un univers baroque, presque hors du temps, fait de poésie et de courtoisie. De l’autre, Lola est profondément ancrée dans le monde contemporain. Végan, militante, elle monte à Paris avec l’intention de « balancer des pieds de porc au Salon de l’agriculture ». C’est en arrivant dans son hôtel qu’elle rencontre Félix. La question musicale était donc assez évidente : comment faire coexister ces deux mondes ?
J’ai choisi de prendre le risque de mélanger le baroque de Félix à quelque chose de plus décalé, de le faire dialoguer avec une musique pop, des jeux de synthétiseurs et des voix. L’idée était de créer un langage musical qui soit à l’image de leur rencontre : inattendu, mais finalement évident.
Ces deux personnages ne devraient, en théorie, jamais se rencontrer. Dans ma musique, je voulais précisément provoquer cette rencontre : faire dialoguer des sonorités que l’on n’aurait pas forcément imaginé entendre ensemble, créer des frottements, des surprises, mais aussi une forme d’harmonie.
Au fond, toute la réflexion était là : comment faire naître quelque chose de festif à partir de deux univers qui semblent, au départ, incompatibles ? La musique devait être le lieu de cette rencontre.
Un morceau comme « Les deux dans la baignoire », au style particulier, assez compliqué finalement, c’est un morceau que tu as proposé et qui a été accepté de suite ?
Agathe Lavarel : « Ah... » (rires). « Les deux dans la baignoire », la première version que j’ai proposée a été refusée. Et c’est aussi ce qui est intéressant dans le travail de composition pour l’image : un refus permet de se remettre en question. Est-ce que j’ai mal interprété l’intention du réalisateur ? Est-ce que je suis passée à côté de la psychologie du personnage ?
C’est à ce moment-là qu’il faut revenir au scénario, au traitement, et prendre le temps d’en discuter, et de poser des questions. La scène correspond au premier baiser entre Lola et Félix. Un moment romantique, évidemment, mais surtout très pudique. Dans ma première proposition, j’avais composé une musique trop intense. Alexandre m’a alors fait remarquer qu’elle ressemblait davantage à un point culminant, au climax d’une scène, comme si ce baiser constituait une fin en soi.
Or, ce n’était pas le cas. Il fallait de la tendresse, pas un feu d’artifice hollywoodien. Ce baiser n’était pas un aboutissement : c’était un commencement, un simple effleurement. La musique devait donc rester à cette échelle, presque fragile.
Nous avons finalement choisi de réduire la matière au maximum : un seul instrument, un piano. La mélodie, jouée dans cette simplicité, évolue progressivement avant d’être finalement accompagnée par le quatuor. Et cette fois, le passage a été accepté.
Plus largement, ce qui a été précieux sur l’ensemble du film, c’est la manière dont Alexandre m’a aidé à préserver cette lenteur, cette tendresse et cette douceur. Il m’a guidé vers davantage de justesse, m’a appris, en quelque sorte, à ne pas trop en faire. À laisser respirer les scènes, à faire une place au silence. C’est peut-être aussi cela, composer pour l’image : savoir quand ajouter une note, mais surtout savoir quand ne pas en ajouter et apprendre auprès d’un.e réalisateur.ice.
Le thème des « Deux dans la baignoire » trouvera d’ailleurs une nouvelle couleur dans « Aimons-nous dans une baignoire », réarrangé pour le générique de fin. Une manière de faire résonner, une dernière fois, ce motif qui avait commencé dans l’intimité d’un piano.

Peux-tu nous parler de l’enregistrement, qui s’est d’ailleurs fait où ?
Agathe Lavarel : L’enregistrement s’est déroulé au Studio Sequenza, à Montreuil, en septembre dernier. Une étape que j’abordais avec confiance malgré le stress : ayant déjà l’expérience de l’enregistrement de différentes familles d’orchestre, je savais comment préparer et organiser une session de ce type.
Je ne voulais pas me disperser avec les tâches de copie et de préparation des partitions. Je voulais pouvoir me concentrer pleinement sur la création et sur la musique. J’ai donc fait appel à Emma Kélalèche, qui m’a accompagnée tout au long du film pour assurer les copies et la préparation de l’enregistrement. C’est également une formidable compositrice, au-delà de son travail d’assistante. Violoniste elle aussi, elle m’a également accompagnée lorsque j’ai eu besoin d’enregistrer en amont certaines parties de violon, notamment pour présenter des passages au réalisateur.
La session s’est organisée par groupes : quatre heures pour les cordes, avec le quatuor, et deux heures pour les chœurs. Quant aux autres voix que l’on entend dans la musique, ce sont les miennes.
Pour le quatuor, j’ai fait appel à certains musiciens avec lesquels j’avais déjà travaillé. Mais enregistrer en septembre, au moment où les saisons musicales reprennent, relevait presque du défi. Les musiciens sont alors extrêmement sollicités : rentrée à la Philharmonie, engagements dans différents orchestres, enseignement... Les disponibilités étaient rares. Il y a même eu des changements de musiciens jusqu’à l’avant-veille de l’enregistrement. Pour les choristes, nous avons réussi à constituer le groupe seulement quatre jours avant la session. Ces changements de programme ont rendu l’organisation particulièrement complexe, mais mon agent, Emeline Marabelle, de Bellemeute Agency, a été formidable et a réussi à trouver des solutions jusqu’au dernier moment.
Et finalement, malgré cette course contre la montre, l’enregistrement s’est déroulé à une vitesse éclair — et de manière extraordinaire. Pour moi, c’était comme recevoir un bouquet d’anniversaire.
J’avais également envie de profiter de cette session pour proposer à des personnes qui ont rarement l’occasion d’assister à un enregistrement de venir. Les deux monteurs image, la productrice, le directeur de postproduction et plusieurs autres personnes impliquées dans le film sont venus écouter.
Cela a transformé la session en un véritable moment collectif. Pendant une journée, tous ceux qui avaient participé, chacun à leur manière, à la naissance du film se sont retrouvés autour de la musique. Et tout s’est parfaitement bien passé.
C’était une journée rare, à la fois intense et joyeuse!
J’ai enregistré des bruits du super vélo (pédales, bruits de rayon etc) de Loris Bernot (mixeur du film) pour deux morceaux : « Course Pour suite » ou encore « Ouestern » au moment où l’on se retrouve dans une confrontation entre des manifestants vegans et des policiers à vélo.
Une dernière question... comment écris-tu..., tu entends ta musique, tu la ressens ?
Agathe Lavarel : La plupart du temps la première impression est la meilleure. Je vais composer au piano, souvent de façon instinctive. Je décide ensuite des instruments avec lesquels je veux travailler.
Je sors aussi beaucoup pour boire des cafés, écouter des copains jouer, et marcher ! Ca me permet de prendre du recul et de prendre conscience des idées qui sont sorties. Le plus dur, une fois que j’ai un air joué au piano, c’est de garder la même idée, de réussir à le cultiver et à le développer sans changer de cap.
Tu parles « d’idée » ou « d’impression »... mais est-ce à dire que lorsque ta musique « survient » tu la fredonnes, tu la retranscris...
Agathe Lavarel : Souvent, ce sont les mélodies qui arrivent en premier. Je les fredonne ou je les chante. Si j’arrive à bien les garder en tête, c’est que je tiens quelque chose. Ensuite, je travaille l’harmonie autour de cette mélodie. Et si je n’arrive pas à la chanter, je prends ma flûte et j’improvise.
Les structures et le développement arrive souvent en prenant un café à l’extérieur ou en marchant. Quand ça arrive, je prends mon téléphone et j’enregistre. Pour moi, c’est beaucoup d’allers-retours. Il faut savoir respirer, s’arrêter, prendre du recul et aller chercher de nouvelles inspirations ailleurs. Je traîne aussi beaucoup dans le milieu du jazz, donc j’aime aller écouter de la musique en live. Ça me permet de me ressourcer, de me nourrir autrement et de revenir ensuite à ma musique.
C’est avec cette bien jolie phrase que se conclut cette interview avec Agathe Lavarel !
Nous avons réalisé cet entretien au téléphone, la retranscription qui a suivi est toujours une étape un peu longue... Nous espérons que vous aurez eu plaisir à la lire.
* Diplôme d'études supérieures spécialisées en musique de film
** CNSMD Lyon. Conservatoire National Supérieur Musique et Danse
Sylvain Ménard, août 2026
[entretien réalisé au téléphone]
Crédits photos : Tous droits réservés, Thais Despont
