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‘L’écriture de l'indépendance, George Sand et l'invention d'une liberté éditoriale’ : Entretien avec son auteur Pascal-Henri Poiget
19 mai 2026 - 13:00
George Sand nous apparaît comme une incarnation relativement récente, car vivant dans cette France du XIXème siècle - et d’autres femmes, en d’autres temps, ont été avant-gardiste également - de la femme volontaire, s’affirmant et s’émancipant ! Au travers de son ouvrage, Pascal-Henri Poiget nous offre une image étonnamment ‘actuelle’ et ‘moderne’, presque à contrecourant de ce qu’on perçoit trop souvent aujourd’hui, où nous semblons piétiner ou reculer quant aux avancées sociétales et philosophiques ! Découvrir ce très bel essai, un document qui permet au lecteur d’appréhender différemment cette grande dame, nous avait tellement conquis, qu’il nous fallait en savoir plus… C’est chose faite avec cet entretien que Pascal-Henri Poiget nous a accordé.
• Publié en janvier de cette année, ‘L’écriture de l'indépendance, George Sand et l'invention d'une liberté éditoriale’, est un ouvrage indispensable. Nous avons eu le plaisir de pouvoir interviewer son auteur, Pascal-Henri Poiget.
Tout d’abord une question, pourquoi cet ouvrage sur George Sand ?
Pascal-Henri Poiget : J’ai depuis longtemps une prédilection pour les auteurs du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle. J’ai notamment consacré un essai à Chateaubriand, qui reste pour moi une figure littéraire, historique et politique majeure de son époque.
Mais concernant George Sand, je ne voulais pas écrire une biographie supplémentaire. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était sa manière d’avoir construit très concrètement sa liberté d’écrire. On parle souvent de sa vie sentimentale, de ses engagements ou de son image de femme scandaleuse, mais on oublie parfois qu’elle a aussi inventé une forme d’indépendance éditoriale extrêmement moderne.
Je voulais donc l’étudier… autrement, essayer de comprendre les origines et la source de cette œuvre monumentale, riche et étonnante.
• C’est un très bel essai sur le métier d’écrivain, qui loin de n’être qu’une biographie (de plus !) sur George Sand, nous invite à réfléchir aux comportements, aux ‘traditions’ qui perdurent dans certains milieux, un ouvrage qui finit par nous émouvoir face à la résilience et à l’envie d’être soi-même !
Pascal-Henri Poiget : George Sand ne voulait pas seulement écrire : elle voulait vivre de son écriture, choisir ses sujets, négocier avec les éditeurs, maîtriser son rythme de travail et préserver sa liberté intellectuelle. C’est cette dimension qui m’a passionné, voire fasciné.
À travers elle, je voulais aussi interroger une question très actuelle : comment rester libre lorsqu’on crée, lorsqu’on publie, lorsqu’on dépend malgré tout d’un système éditorial, médiatique ou économique.
J’avoue avoir découvert, lors de ce long voyage, une personnalité hors du commun et terriblement attachante.
• Votre livre sur George Sand est une véritable ode, non pas au féminisme, mais aux femmes. C’est un sujet tellement moderne, y compris si on le ramène exclusivement au discours homme-femmes, Auteurs-autrices…et inversement. Et ce quel que soit le milieu, celui des arts, du roman, des livres pour enfants - un cas à part celui-ci - ou de la BD ! Précarité, salaires différents, difficulté diverses… manque d’écoute…
Pascal-Henri Poiget : Je comprends cette lecture, même si je n’ai pas voulu écrire un manifeste. Ce qui me touchait chez George Sand, c’est moins le symbole que la personnalité profondément libre.
Cette question de la femme au XIXᵉ siècle était centrale dans mon travail sur Chateaubriand, (Les présences féminines dans les Mémoires d’Outre-Tombe). On retrouve cette interrogation sur le regard porté sur les femmes et sur leur place dans l’univers littéraire et affectif des écrivains. Chateaubriand, c’est à la fois Lucile, Madame Récamier… et son épouse, tout comme la façon dont il écrit sur elles.
George Sand, elle, franchit une étape supplémentaire : elle devient pleinement sujet de son œuvre et de sa vie.
Beaucoup de difficultés qu’elle rencontre résonnent encore aujourd’hui : la légitimité accordée aux femmes créatrices, la manière dont on juge leur vie privée, la nécessité parfois de devoir prouver davantage pour être reconnue.
Mais je crois surtout que George Sand dépasse les époques parce qu’elle pose une question universelle : comment devenir soi-même sans se laisser enfermer par le regard des autres.
• Vous parlez d’une femme - et quelle femme - George Sand ! Une femme qui nous semble si moderne, qu’elle en devient probablement la ’porte-parole’ d’une époque, voire de plusieurs époques ; ’représentante’ d’une cause, celle de la femme émancipée, indépendante !
Pascal-Henri Poiget : Elle est d’une modernité étonnante, qui se manifeste dans des domaines très variés.
Un exemple me paraît particulièrement révélateur : lorsqu’elle défend la forêt de Fontainebleau dans un long manifeste d’une dizaine de pages, elle écrit ce qui apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers grands textes de réflexion écologique. Ce qui frappe surtout, c’est la radicalité et la lucidité de sa position. Elle s’adresse directement à l’État et refuse l’idée qu’une forêt puisse être considérée comme une simple marchandise. Pour elle, la nature n’appartient ni à un individu ni même à la collectivité, mais plutôt aux futures générations. J’ai été estomaqué de découvrir la justesse et la vision des pages publiées dans la presse de l’époque et reprises dans un de ses ouvrages.
Cette capacité de recul, cette conscience des responsabilités collectives et cette manière d’interroger le rapport entre l’homme, le pouvoir et la nature rendent sa pensée extrêmement actuelle.
• En tant qu’auteur, sentez-vous l’importance qu’il y a à évoquer tel ou tel sujet, « apporter votre pierre à l’édifice », contribuer à enrichir notre ‘savoir’ … même si le mot peut paraître pompeux !
Pascal-Henri Poiget : D’abord, il y a le besoin de ressentir une véritable adhésion, soit à l’œuvre, soit à l’écrivain. Sinon, je ne pourrais pas consacrer autant de temps à un sujet. Mais cela ne signifie pas forcément admiration : il est parfois difficile de garder un regard objectif sur ce que l’on aime trop profondément.
Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les ressorts de la création : comprendre comment une œuvre naît, comment un écrivain se construit à travers son époque, ses contradictions, ses aspirations personnelles ou philosophiques.
Je suis également très sensible aux liens entre les ambitions intellectuelles ou artistiques d’un auteur et des réalités beaucoup plus concrètes, économiques ou éditoriales. Aujourd’hui encore, ces regards restent souvent séparés : l’auteur voit son livre comme une œuvre, l’éditeur comme un enjeu de diffusion, les médias comme un discours ou un sujet d’actualité, le lecteur comme attente d’évasion, de réflexion ou de connaissance… et aussi une dépense de plusieurs euros. Pourtant, un livre est tout cela à la fois : un objet, un produit éditorial, un vecteur de pensée, parfois même une forme de manifeste.
Si ce livre peut donner envie de lire George Sand autrement, ou simplement de réfléchir à la notion de liberté intellectuelle et artistique, alors il aura trouvé sa juste place. Plutôt que « d’enrichir le savoir », je me vois davantage comme un relais ou un transmetteur que comme un donneur de leçons : quelqu’un qui fait circuler des idées, des sensibilités ou des questionnements entre les époques et les lecteurs. Un trait d’union, un passeur discret.
• Comment travaillez-vous vos ouvrages, indépendamment de leur sujet, de leur complexité ou des possibilités d’accès aux informations, aux archives ?
Sur cet essai, vous aviez une ligne conductrice, mais on imagine que vous avez du rencontrer ou échanger avec différentes personnes, confronter des données ou valider telle information…
Pascal-Henri Poiget : Cela commence toujours par une phase de documentation très importante. Je lis énormément, je prends des notes, j’essaie de croiser les sources, de vérifier des données et surtout de comprendre l’époque dans laquelle évoluent les personnages ou les sujets que j’aborde.
Je me refuse à avoir un avis péremptoire ou de me réfugier derrière une vision linéaire. D’adhérer ou pas à tel critique, telle thèse. Il n’y a pas une vérité, une lecture, une interprétation, mais des pistes pour toucher et essayer de comprendre. Je tiens compte et me nourris d’avis, de remarques et surtout de critiques. Georges Buisson, l’un des grands spécialistes de George Sand, m’a adressé une note de lecture très documentée et très pertinente par exemple.
• Nous n’avons pas évoqué la question du temps… Combien de mois (ou d’années), entre l’idée, les recherches, puis la rédaction de l’ouvrage, sans oublier la relecture, la validation, et la mise sous presse ?
Pascal-Henri Poiget : Un livre demande toujours beaucoup plus de temps qu’on ne l’imagine. Entre l’idée initiale, les recherches, l’écriture, les corrections, les relectures et la préparation éditoriale, il faut souvent compter plusieurs mois de maturation. Voire plusieurs années. Il y a ce temps invisible : celui de la réflexion, des lectures accumulées au fil des années, des intuitions qui mûrissent progressivement.
Mais je peux aussi penser très longtemps à un livre avant de commencer réellement à écrire une ligne. La construction du plan est essentielle pour moi, comme le choix du titre. J’ai besoin de trouver une cohérence d’ensemble, une ligne directrice claire.
Ensuite, lorsque l’écriture commence réellement, je travaille de manière très régulière et soutenue. Même si la documentation est primordiale, je fais aussi très attention au rythme et à la lisibilité, afin que le lecteur ait le sentiment d’entrer dans une réflexion vivante, et non dans un ouvrage universitaire.
En revanche, lorsque je commence réellement à écrire, je le fais de manière assez régulière et, paradoxalement, ce n’est pas forcément la rédaction qui me prend le plus de temps, mais plutôt les relectures et les corrections. C’est une étape essentielle, souvent très longue, parce qu’il faut retravailler le rythme, la précision et même l’équilibre général du livre. Et il faut savoir également s’arrêter !
• Quels sont vos projets aujourd’hui ? Des idées, des sujets liés à la musique, aux grandes figures de notre histoire, de notre patrimoine ?
Pascal-Henri Poiget : Je poursuis plusieurs travaux, en alternant essais et fiction, avec notamment un essai en préparation consacré à Alfred de Musset, intitulé Musset malade de l’imaginaire, un projet sur lequel je travaille depuis longtemps.
Ce travail s’intéresse moins à la seule biographie de Musset qu’à son imaginaire profond et à la manière dont certaines images et certains symboles traversent toute son œuvre : la souffrance, le double, le miroir, le suicide, le feu, le vin, ou… encore les représentations féminines très polarisées.
Il existe d’ailleurs un lien naturel entre ce travail sur Musset et l’essai consacré à George Sand, tant leurs parcours littéraires et personnels restent profondément liés, au-delà même de leur histoire célèbre.
Et si la musique, la littérature et l’histoire restent pour moi des univers essentiels, c’est qu’ils permettent de mieux comprendre les sensibilités humaines et les évolutions de notre société.
Mille mercis à Pascal, pour sa gentillesse et sa disponibilité.
Sylvain Ménard, mai 2026
L'écriture de l'indépendance, George Sand et l'invention d'une liberté éditoriale
Auteur : Pascal-Henri Poiget
[Essai - Édition proposée par Amis de Nohant]
Éditeur : AlterPublishing
Date de publication : 1er janvier 2026
Langue : Français
Nombre de pages de l'édition imprimée : 131 pages
ISBN-13 : 979-8993250847
Poids de l'article : 227 g
Dimensions : 13.97 x 0.76 x 21.59 cm
